
| Aspects Géographiques | Données Démographiques |
| Données Historiques | Une autonomie exceptionnelle |
| La politique d'unilinguisme | Le bilinguisme de l'État finlandais |
L'archipel d'Åland, situé entre la Suède et la Finlande, compte 6500 îles, pour une superficie de 1527 km² à
l'entrée du golfe de Botnie, dont quelque 80 seulement sont habitées. Aujourd'hui, de nombreuses îles sont
reliées entre elles par des ponts ou des chaussées. Ces îles constituent l'une des six provinces de la république
de Finlande. Toutefois, seule la province d'Åland est dotée d'un gouvernement autonome, d'un parlement local et
d'une administration propre. Les documents officiels utilisent les termes Landskapet (suédois) et
Maakunta (finnois) signifiant "province" pour désigner Åland, alors que les autres "provinces" sont
appelée lääni en finnois, c'est-à-dire "région". Mais l'archipel constitue à la fois une province et
une région, avec deux secteurs distincts: d'une part, l'île principale et six communes rurales réparties sur
des îles voisines et reliées entre elles par des ponts, d'autre part, les communes de la "ceinture d'écueils"
orientale au nombre de six.

Les habitants d'Åland n'occupent que 65 % de leur territoire; un peu plus de 40 % de la population - soit 10.000
habitants - est concentrée dans l'unique "grande" ville de l'archipel, Mariehamn / Maarianhamina, la capitale,
ainsi que le centre économique et politique de la province, située dans la "terre d'Åland", la plus grande île
de l'archipel, dont la surface fait plus de 70 % du total et où est domiciliée 90 % de la population. La province
est divisée administrativement en 16 communes ou municipalités.

La province d'Åland ne compte que 25 000 habitants, dont 94,2 % parlent le suédois comme langue maternelle. Il
n'existe qu'une petite minorité de 5,8 % (environ 1000 personnes) parlant le finnois. Étant donné que les
suédophones d'Åland disposent d'une grande autonomie politique, on peut les considérer comme formant un groupe
majoritaire dans leur archipel. Par conséquent, les finnophones habitant ces îles sont considérés comme la
minorité linguistique (la seule). Ajoutons aussi que, contrairement aux suédophones du reste de la Finlande,
qui s'expriment en Finlandssvenska ou "suédois de Finlande", ceux d'Åland parlent le
Rikssvenska ou "suédois de Suède".
À l'échelle de l'État finlandais, les quelque 25 000 Ålandais ne représentent qu'une infirme minorité,
constituant 0,5 % de la population totale.
Les premiers humains semblent avoir habité l'archipel dès 4000 ans avant notre ère. Au VIe siècle de notre ère,
de nouvelles immigrations amenèrent des peuples d'origine germanique du Nord: des Vikings suédois. Les Vikings
suédois sont arrivés en Finlande du Sud-Ouest par les îles d' Åland. À partir du XIIIe siècle, l'archipel
d'Åland fit partie du royaume de Suède, comme d'ailleurs le reste de la Finlande. L'ensemble de la population
insulaire parlait le suédois, alors que les Finlandais parlaient le finnois.
En 1714, les Russes envahirent l'archipel, qui se vida de presque toute la population suédophone réfugiée
temporairement en Suède. L'archipel fut de nouveau occupé par les Russes en 1742 et en 1808. Par le traité de
Fredriksham (1809), la Suède perdit la Finlande et les îles d'Åland au profit de la Russie. Les Russes
construisirent alors la célèbre forteresse de Bomarsund, qui fut prise en 1854 par les forces anglo-françaises.
En 1856, suite à la guerre de Crimée, les négociations entre puissances alliées et Russes aboutirent à la
démilitarisation de l'archipel. Les Ålandais fondèrent Mariehamn en 1861 et en firent leur centre politique et
économique. Mais les Russes occupèrent encore une partie de l'archipel et construisirent des batteries
d'artillerie et des fortifications.

Après la révolution russe de 1917, la Finlande retrouva sa souveraineté et, le 6 décembre, proclama son
indépendance. L'année suivante, l'archipel d'Åland se trouva confronté à la guerre civile qui sévissait en
Finlande. En plus des forces finlandaises, des troupes suédoises et allemandes intervinrent dans les îles.
Les représentants des municipalités ålandaises commencèrent à oeuvrer pour le rattachement à leur ancienne
partie, la Suède. Ils firent connaître leur demande, fortement appuyée par une pétition signée par la majorité
de la population insulaire, au roi de Suède. La Finlande se montra peu réceptive aux revendications des
Ålandais, mais elle tenta de les satisfaire en adoptant, en 1920, une loi qui leur accordait une certaine
autonomie politique dans les affaires intérieures.
La question ålandaise impliquant plusieurs pays, la Finlande dut, sur proposition de la Grande-Bretagne, faire
appel à la Société des Nations, récemment créée (1919). En juin 1921, le Conseil de la Société des Nations
décida que la souveraineté sur l'archipel d'Åland revenait à la Finlande. L'État finlandais devait toutefois
s'engager à respecter et à garantir aux Ålandais l'usage de leur langue suédoise, de leur culture et de leurs
coutumes locales. Les principales garanties impliquant 10 pays (Allemagne, Danemark, Empire britannique,
Estonie, Finlande, France, Italie, Lettonie, Pologne, Suède - sans la Russie) étaient les suivantes:
En août 1922, la Finlande adoptait la Loi de garantie, qui confirmait l'autonomie culturelle,
linguistique et politique des îles d'Åland en reprenant les termes de l'accord conclu avec la Société des
Nations. Mais cette première loi d'autonomie se révéla peu applicable. Elle fut révisée lors de la Loi sur
l'autonomie d'Åland (loi no 670) adoptée le 12 octobre 1951.
Cette nouvelle loi vint préciser les champs de juridiction du parlement régional, c'est-à-dire de l'Assemblée
départementale (Lagting) par rapport à l'Assemblée nationale d'Helsinki. Certains articles de la loi
accordaient à la Délégation d'Åland (sorte de comité des sages et de commission d'arbitrage) un droit de veto
tel qu'ils mettaient les Ålandais à l'abri de toute mesure que ceux-ci n'approuveraient pas eux-mêmes: cette
disposition rendait effective la souveraineté exceptionnelle dont jouit depuis lors l'archipel d'Åland.
Par la suite, les Ålandais acquirent le droit d'arborer leur propre drapeau (1954), de déléguer leurs
représentants au Conseil nordique (1970) tout en élisant leur unique député au Parlement d'Helsinki et d'émettre
leurs timbres (1984).
En 1990, la Finlande et l'archipel d'Åland entérinèrent une nouvelle loi sur l'autonomie: la Loi sur
l'autonomie d'Åland. Aujourd'hui, la province d'Åland reste un territoire démilitarisé membre de l'Union
Européenne et qui a conservé sa propre représentation au Conseil nordique. La province d'Åland, à
l'instar de Porto Rico vis-à-vis des Etats-Unis, bénéficie d'un statut très privilégié, celui d'un "État libre associé" à la Finlande.
Grâce à leur grande autonomie politique, les Ålandais ont le droit de légiférer dans les domaines reliés à leurs affaires internes, et de voter leur propre budget. L'assemblée législative ou parlement d'Åland est appelé Lagting, qui nomme le gouvernement d'Åland (Landskapsstyrelse). Les dispositions sur l'autonomie d'Åland sont contenues dans la Loi sur l'autonomie d'Åland de 1990, et peuvent être éventuellement modifiées par le Parlement finlandais, mais uniquement avec l'accord du Lagting ålandais. La présente Loi sur l'autonomie d'Åland est entrée en vigueur le 1er janvier 1993.

Le principe fondamental de cette loi consiste à donner aux habitants de ces îles la plus grande liberté possible pour gérer leurs affaires internes en tenant compte de "la sécurité interne et externe du pays", pour reprendre les termes de la loi. La loi sur l'autonomie de 1990 accorde un élargissement des compétences de la province dans le domaine de la législature, de l'administration et de l'économie avec une diminution de la supervision par l'État finlandais de l'exercice de l'autonomie. La responsabilité législative et administrative est transférée à la province dans des domaines d'une importance particulière quant à son autonomie et aux champs de compétence exigeant une réglementation conforme aux intérêts de la province. Dans certains secteurs, le pouvoir législatif a été transféré de la province vers l'État. De plus, un nouveau système fiscal procure une plus grande liberté économique à la province.
Cette loi sur l'autonomie précise les domaines dans lesquels l'Assemblée législative des îles Åland, le Lagting, a le droit de légiférer. Parmi ces domaines, les plus importants sont les suivants:
Dans les domaines qui sont de la compétence législative du Lagting, ce sont les lois adoptées par le Lagting qui sont d'application dans les îles d'Åland et non pas les lois correspondantes adoptées par le Parlement finlandais. Par exemple, les lois linguistiques de la Finlande, dont la l'importante Loi sur les langues, ne s'appliquent pas à Åland. Cependant, dans les domaines qui échappent à la compétence législative du Lagting, les lois de la Finlande s'appliquent tout comme dans le reste du pays. Néanmoins, bien que les affaires étrangères relèvent du gouvernement finlandais, tout traité international concernant les compétences d'Åland doit obtenir l'assentiment du Parlement ålandais pour s'appliquer dans l'archipel. Voici les domaines qui sont sous la juridiction exclusive de la Finlande:
Afin de veiller aux intérêts des Ålandais, dans ces domaines, un député siège au Parlement finlandais.
Parallèlement à l'autonomie politique, la province d'Åland conserve toute son autonomie linguistique. La seule
langue officielle demeure le suédois dans cette région aux frontières linguistiques imperméables.
Dans la Constitution finlandaise de mars 2000, aucune disposition d'ordre linguistique ne s'applique à la province d'Åland. Seul l'article 75 intitulé "Lois spécifiques de la province d'Åland" concerne spécifiquement l'archipel. Il ne touche aucunement la langue, mais rappelle que c'est la Loi sur l'autonomie d'Åland qui s'applique.
La Loi sur l'autonomie d'Åland (1990) constitue avec la Constitution de la Finlande le texte juridique le plus important. En effet, selon l'article 50 de la Loi sur l'autonomie d'Åland: "Cette loi constitue une loi fondamentale"; elle a donc valeur de constitution interne. Elle ne peut être modifiée, complétée ou abolie "qu'après décision concordante du Parlement et de l'Assemblée de la province".
Conformément à l'article 29 de la Loi sur l'autonomie d'Åland, l'unilinguisme suédois est de rigueur, mais le statut du suédois n'est pas défini explicitement. Bien qu'aucun texte constitutionnel ou aucune loi linguistique locale ne définisse ce statut, le suédois reste la seule langue employée dans l'enclave ålandaise: Parlement local, tribunaux, écoles, inscriptions gouvernementales, signalisation routière, toponymie, noms des rues, enseignes commerciales, messages publicitaires, etc.
Le parlement d'Åland ou Lagting ne légifère et ne proclame ses lois qu'en suédois. L'article 33 de la Loi sur l'autonomie d'Åland prévoit que les lois finlandaises applicables dans la province soient disponibles en version suédoise.
De plus, conformément à l'article 29 de la Loi sur l'autonomie d'Åland, les traités internationaux de la Finlande qui doivent être soumis à l'Assemblée de la province peuvent être présentés en langue originale lorsque le traité, selon la loi, n'est pas publié en suédois.
Précisons que les lois adoptées par le Lagting sont soumises à l'approbation du président de la république de Finlande, qui peut exercer un droit de veto. Celui-ci ne peut être utilisé que dans deux cas : lorsque le Lagting excède ses compétences législatives et lorsqu'une loi porte atteinte à la sécurité interne ou externe du pays.
Les cours de justice établies dans la province d'Åland fonctionnent en suédois. Mais, en vertu de l'alinéa 2 de l'article 29 de la Loi sur l'autonomie d'Åland, il est possible pour un citoyen finlandais domicilié à Åland d'avoir recours aux services d'un traducteur.
La Loi sur l'autonomie d'Åland prévoit aussi que "les avis et les jugements de la Cour suprême [de Finlande] prévus par cette loi sont donnés en suédois".
L'article 29 de la Loi sur l'autonomie d'Åland énonce que l'unilinguisme suédois est de rigueur pour tout ce qui relève de l'administration de l'État finlandais, de la province d'Åland et des municipalités de l'archipel ; le dernier alinéa de l'article 29 étend cette disposition à l'Église luthérienne établie dans la province d'Åland.
Dans le domaine de l'affichage, le suédois demeure l'unique langue employée dans la province ålandaise: inscriptions gouvernementales, signalisation routière, toponymie, noms des rues, enseignes commerciales, messages publicitaires, etc.
Même les organismes officiels du gouvernement d'Helsinki représentés dans l'archipel n'affichent qu'en suédois. L'unilinguisme suédois est considéré comme un "comportement normal" par les Finlandais, tant à Åland que sur le continent, et n'est pas remis en question. Seuls les produits manufacturés hors des îles d'Åland peuvent présenter des inscriptions en langue finnoise.
L'État central de la Finlande assume le fardeau du bilinguisme institutionnel et c'est la province qui demeure unilingue suédoise.
Tout administré ålandais peut demander une version suédoise dans toute cause traitée par l'État finlandais.
De même, le Conseil des ministres finlandais est chargé de veiller à ce que les réglementations qui doivent être respectées dans la province soient disponibles en langue suédoise. L'État finlandais doit également fournir en langue suédoise la formation pour ses employés dans la province, car ceux-ci sont tenus de connaître le suédois.
Il arrive parfois que le gouvernement d'Helsinki "oublie" de communiquer en suédois avec les autorités ou les résidents de l'archipel, ce qui provoque aussitôt des revendications de la part du gouvernement provincial. Pour que les îles d'Åland puissent participer aux discussions du Parlement finlandais sur des questions relatives
à l'intégration européenne, la législation sur la procédure parlementaire a été modifiée pour permettre aux membres des îles d'Åland d'être toujours présents lors des réunions du Grand Comité. Chaque ministère finlandais possède aussi un fonctionnaire doté d'une responsabilité spéciale pour les affaires parlementaires européennes
qui touchent les îles d'Åland. Enfin, le gouvernement des îles d'Åland possède son propre conseiller spécial au sein de la représentation permanente finlandaise à Bruxelles.
La province d'Åland jouit d'une très grande autonomie en matière d'éducation. Seuls la durée de l'enseignement obligatoire et le niveau des exigences nécessaires aux études universitaires relèvent de l'État finlandais. Même si la seule langue de l'enseignement dans les écoles est le suédois, cela n'empêche pas que le finnois soit enseigné dans les écoles des îles d'Åland, au même titre que d'autres matières, en tant que langue étrangère. L'anglais est une matière obligatoire, le finnois, une matière facultative. De fait, le finnois est considéré aux îles d'Åland comme une langue étrangère: il est même moins connu et moins utilisé que l'anglais.
Pour ce qui est des études universitaires, les étudiants ålandais ont la possibilité de faire leurs études dans les universités suédophones de Finlande.
Il n'existe aucune disposition concernant le domaine des médias. La presse est libre et peut être diffusée en principe autant en suédois qu'en finnois. Néanmoins, les finnophones sont tellement peu nombreux dans la province que les médias n'apparaissent qu'en suédois. Même avec une petite population de 25 000 habitants, on compte deux quotidiens suédophones: Le Tidningen Åland (fondé en 1891) et le Nya Åland (fondé en 1981); les deux journaux ne paraissent que cinq jours par semaine.
Du côté des médias électroniques, des programmes locaux de la télévision sont diffusés depuis 1980 à travers le réseau d'Åland. Radio Åland et TV Ab, appartenant à la province d'Åland, émettent depuis 1996. Les radios privées diffusent depuis 1993. Évidemment, les Ålandais peuvent capter les chaînes en provenance de la Finlande et de la Suède.
Les quelque 1000 finnophones d'Åland, tous bilingues, ont droit à leur langue, mais ce droit n'est pas imposé par la Finlande; de toute façon, il se réduit à peu de chose dans l'archipel même si aucune loi particulière ne restreint l'utilisation du finnois: les tribunaux (par la traduction), l'administration finlandaise venant du continent et le recours aux médias. On rapporte parfois des cas d'interdiction d'utiliser la langue finnoise dans la province.
Selon l'article 8 de la Loi sur l'autonomie d'Åland, pour avoir droit au titre de "résident d'Åland", il faut posséder la citoyenneté finlandaise, avoir domicilié dans l'archipel "sans interruption depuis au moins cinq ans" et démontré "une connaissance acceptable de la langue suédoise". Or, il est nécessaire de posséder le titre de "résident d'Åland", une sorte de citoyenneté locale ålandaise, pour voter et être éligible aux élections législatives du Lagting, acquérir et posséder des biens immobiliers dans l'archipel et exercer une activité commerciale.
La seule véritable loi à caractère linguistique du gouvernement ålandais est la Loi de la province d'Åland modifiant la Loi de la province sur le droit d'exercer des activités de commerce; elle fut promulguée à Mariehamn (capitale d'Åland) le 5 juillet 1979. Selon l'article 23a de la loi, tout commerçant doit s'assurer que la marchandise qu'il met en vente est accompagnée d'indications claires sur l'utilisation et la fonction de la marchandise, et ces indications doivent être données en suédois.
La protection exceptionnelle dont jouit la langue suédoise dans cet archipel constitue un cas peu fréquent de souveraineté sans indépendance politique. La langue majoritaire à l'échelle nationale ne pourrait s'implanter qu'avec l'assentiment de la minorité ålandaise. Il en résulte une sécurité linguistique analogue à celle que l'on retrouverait normalement dans un État souverain, et ce, sans qu'il ne soit nécessaire d'établir une législation de type protectionniste ou coercitif.
Dans les faits, la protection dont bénéficient les Ålandais est telle qu'elle interdit l'usage de la langue majoritaire finnoise. Cette protection est renforcée par le caractère insulaire de l'archipel, ce qui consacre l'imperméabilité des frontières linguistiques. En ce sens, les Ålandais constituent sans aucun doute la minorité la mieux protégée du monde.
Au cours de ces dernières années les îles Åland ont fait l'objet d'un intérêt toujours plus grand de la part des responsables politiques, journalistes, fonctionnaires et scientifiques, qui ont étudié le statut d'autonomie de la province d'Åland. De nombreux observateurs considèrent les îles Åland comme un modèle exemplaire de relations entre un État souverain et une minorité.